Bulle dingue

Toute ressemblance avec des personnes, des situations ou des entreprises existantes ou ayant existé ne saurait être que fortuite.

Je travaille dans une bulle dingue.
Un monstre de granit. Un tronc monolithe. Froid et dur comme le deuil.
À l’endroit du socle, un statut juridique. À la place du coeur, un portefeuille.
Aucune chaleur ne se dégage de cette personne morale.

Dès l’entrée, l’accueil est glacial.
Il faut montrer patte blanche, tendre sa carte magnétique,
se déboîter les hanches, passer un petit portique.
Et nous voilà, entassés comme des pions, qui les dresseurs, qui les lions.
Les ascenseurs sont des cages. Les capucins grimpent aux étages.
Nous quittons la terre ferme. Chacun rejoint sa job subalterne.
Qui sait quand finira ce cirque ?

Nous entrons dans l’enfer vertical et cubique.
Syntonie des couleurs, des humeurs et des formes.
Impossible de faire marche arrière, la pensée unique nous chloroforme.
Les fenêtres sont barrées. La direction ne manque pas d’air.
Elle nous avait promis des perspectives de carrière.
Nous en venons à envier les laveurs de vitres.

Au menu de la semaine : dormir peu, manger mal, vivre vite.
Pressés comme des citrons en manque de meringue,
nous allons et venons dans cette bulle dingue,
agitant nos grelots comme des lutins actifs.
Il nous faut avoir l’air malins et productifs.
Il nous faut déjouer la psyché qui nous hante.

Légumes vapeur à midi trente. Pouding chômeur à et quarante.
À la cafète, trentenaires usés, quarantenaires caféinés.
Dans les étages, une étrange mélodie monte des cloisons basses.
Concerto pour clavier, symphonie pour souris sans-fil.
Les allées de cubicules s’ouvrent sur des mines lasses.
L’horloge est figée. L’espoir et le temps filent.
La génération sandwich bruisse le cellophane.

Je me prends d’affection pour ces têtes diaphanes,
buzzées par des néons qui leur sortent des pores.
Deux secrétaires chuchotent sur fond de messes basses.
Les boîtes vocales clignotent. L’ambiance est maussade.
Tout autour, des petits êtres dociles imaginent le monde de demain.
Ils portent des habits fades. Ce sont des ingénieurs, des techniciens, des analystes.
Certains surfent sur Internet. Leur bras dépasse d’un sac de chips.
Ainsi font, font, font, les petites marionnettes.

Personne ne sait qui est aux manettes.

© Emmanuel Fritsch 2016 [première année de présentation au public]. Tous les droits d’auteur de ce texte sont réservés. Sauf autorisation, toute utilisation de celui-ci autre que la consultation individuelle et privée est interdite.


Photo : Buildings, Montréal, Canada, 05/2015 © Emmanuel Fritsch

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