Il peut ne rien se passer pendant de longues, très longues minutes.
C’est pareil au baseball ou au cunnilingus. Des fois ça vient,
des fois non. Parfois c’est juste une fausse alerte.

Un travail de moine. C’est ce que j’ai tenté d’expliquer à l’éditeur
qui aboyait au téléphone. Je ne travaille pas assez vite à son goût.
Je ne travaillerais même pas du tout si cela ne tenait qu’à lui.
Par chance, les lecteurs ne sont pas de cet avis.

J’ai invoqué le pollen et l’hyperstimulation sensorielle en milieu urbain qui,
selon moi, anéantissent tout effort de concentration.
Il m’a dit d’aller me faire foutre et d’enclencher la seconde. Puis il a raccroché.

Encore étourdi par cet échange, je suis resté un long moment à jouer
avec une pince à linge qui traînait pas loin. Un objet fascinant de perfection
dans sa fonctionnalité simple et universelle.

La rêverie tourne court quand le moteur de mon vieux frigo embraye
l’hymne baveux de la matière. « Il faudra bien que quelqu’un s’occupe
de remplir ces foutues tablettes », dis-je en direction d’un écureuil
qui maraude dans le jardin potager.

Je devrais rester. Je le sais. Mais l’aventure m’appelle.
Je voudrais être n’importe où ailleurs qu’ici. Hors du temps.
Au Bar Anglais du Raphael ou sur une plage en Galice.
J’atterris finalement dans une rôtisserie où j’ai mes habitudes.

Rien ne me rend aussi heureux que la vue et l’odeur du poulet
qui rissole doucement sur la broche. Rien ne vaut la colle qui sèche
dans l’atelier du relieur. Ni la lente transhumance des nuages
au dessus d’un troupeau qui rejoint les alpages.

Par la vitrine, j’aperçois une maman qui tire un bout de chou
en lui disant : « dépêche toi ! » Au second plan, une jolie brune avec un nez grec
termine de cadenasser son vélo vert amande.

Et moi, avec mon doigt, je fouille l’interstice entre deux molaires
à la recherche d’un minuscule morceau de coleslaw.
Épreindre les mots, les trier d’entre les phrases.
Écrire, ce cancer de l’âme, le voir naître et mûrir.

On peut écrire le cerveau gelé.
On peut écrire le coeur las.
Mais on ne peut écrire le ventre vide.

© Emmanuel Fritsch 2016 [première année de présentation au public]. Tous les droits d’auteur de ce texte sont réservés. Sauf autorisation, toute utilisation de celui-ci autre que la consultation individuelle et privée est interdite.


Photo : Frigo sur la rue Foucher, Montréal, 07/2011 © Emmanuel Fritsch

One Comment on “Les fastes de la lenteur

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